Ē LÕobservation de lՎtoile Sirius par les Dogon Č

ANKH, Revue dÕEgyptologie et des Civilisations Africaines, n”10/11 (2001-2002)

Jean-Marc Bonnet-Bidaud, Service dÕAstrophysique, CEA, France

 

 

RŽsumŽ : La population des Dogon du Mali est cŽlbre dans le monde entier pour la splendeur de ses masques, la beautŽ de son architecture, la richesse de son patrimoine social et culturel. En Europe occidentale, et notamment en France, la dŽlicatesse de leur civilisation nous est connue en grande partie par le travail de deux ethnologues franais, Marcel Griaule et Germaine Dieterlen. Il est moins commun dans le cas de lÕAfrique de parler de science.  Moins connu est donc peut-tre lÕarticle publiŽ en 1950 par ces deux chercheurs o est relatŽe la connaissance de lՎtoile Sirius par les Dogon. Cette publication a fait lÕobjet dÕune vaste polŽmique car elle contient une Žnigme scientifique. Le prŽsent article rapporte les rŽsultats dÕune expŽdition Ē ethno-astronomique Č, rŽalisŽe en 1998 dans la rŽgion de Sanga, en compagnie de Germaine Dieterlen. Les relevŽs rŽalisŽs en diffŽrents lieux ont pu dŽmontrer lÕexistence de sites astronomiques, formŽs dÕalignements, consacrŽs  ˆ lÕobservation de Sirius. LÕexistence de tels Ē observatoires Č en Afrique restitue ˆ ce continent sa place dans lÕastronomie universelle et il est fortement suggŽrŽ un lien probable avec la science ancienne Žgyptienne, dans la droite ligne des travaux de Cheikh Anta Diop.

 

 


1. Introduction

Scientifiquement, lÕAfrique est censŽe tre un dŽsert. En consultant les meilleurs ouvrages dÕhistoire des sciences, nul part vous ne trouverez de rŽfŽrences ˆ un scientifique africain, ˆ une dŽcouverte ou simplement ˆ un fait de science africaine.

Ceci fait partie de lÕaveuglement constant de lÕEurope occidentale, avec ses satellites culturels du continent nord-amŽricain, et de leur obstination ˆ nier tout apport scientifique autre que celui issu de la culture classique grecque. Oubliant au passage des pans entiers de savoirs, celui de lÕAsie, de lÕAmŽrique latine ou se le rŽappropriant de faon ŽhontŽe (ainsi lÕimprimerie inventŽe en Chine par Bi Sheng en 1050 rŽappara”t attribuŽe ˆ Gutenberg au XVe sicle et cÕest ainsi quÕon enseigne encore aujourdÕhui lÕhistoire de cette dŽcouverte fondamentale), lÕhistoire scientifique du monde est ainsi rŽŽcrite au prix dÕun mensonge culturel constant. Pour lÕAfrique, le peu de textes ou de fragments archŽologiques mis ˆ jour a rendu encore plus facile cette falsification.

Seuls des travaux pluridisciplinaires dÕavant-garde comme ceux de Cheik Anta Diop[1] (analogue ˆ lՎnorme t‰che rŽalisŽe par Joseph Needham[2] pour la Chine) ont contribuŽ ˆ tirer le continent africain de lÕoubli scientifique.

Parmi toutes les sciences, lÕastronomie est certainement ˆ la fois la plus universelle et la plus ancienne. Dans un immense continent comme lÕAfrique, il est totalement impensable que des hommes nÕaient pas entretenu, ici comme ailleurs, un inventif dialogue avec le ciel. Et pourtant trs peu de traces existent. Dans une terre o la tradition orale a souvent pris le pas sur les textes et les Žcrits, ce sont les mythes, les rŽcits, voire les espaces, les pierres qui peuvent nous livrer les clefs de connaissances anciennes ou plus rŽcentes qui forment la base de la science africaine.

A ce titre, lÕexistence dÕun article consacrŽ au mythe de lՎtoile Sirius chez les Dogons a attirŽ notre attention. Cette communication[3] publiŽe en 1950 par deux chercheurs franais, Marcel Griaule et Germaine Dieterlen, dans le Journal des Africanistes, a dŽjˆ fait lÕobjet de nombreux travaux antŽrieurs souvent trs discutables[4]. Au lieu de nous risquer ˆ une pŽrilleuse glose rŽpŽtitive sur le contenu de cette publication, nous avons souhaitŽ au contraire poursuivre lÕenqute en associant pour la premire fois les apports pluridisciplinaires de lÕastronomie et de lÕethnologie. La prŽsence de Germaine Dieterlen sÕest rŽvŽlŽe bien sžr indispensable ˆ cette entreprise. CÕest gr‰ce ˆ ce tŽmoin essentiel, aujourdÕhui disparu[5], quÕa pu tre rŽalisŽe en juillet 1998, une Ē expŽdition ethno-astronomique Č associant le Centre National de Recherches Scientifiques (CNRS) et le Commissariat ˆ lÕEnergie Atomique (CEA) et dont le but Žtait dՎvaluer la signification scientifique de certains sites consacrŽs ˆ Sirius chez les Dogons.

 

2. La connaissance ethnologique des Dogon

LÕinformation la plus dŽtaillŽe que nous avons aujourdÕhui, en Europe occidentale, de la  population aujourdÕhui sŽdentaire des Dogon, occupant les falaises de Bandiagara, ˆ lÕextrme nord-est du Mali, nous vient de travaux ethnologiques menŽs ˆ partir des annŽes 1930.  Leur Ē dŽcouverte Č europŽenne est une consŽquence de la mission Dakar-Djibouti, voyage dÕexploration de lÕAfrique dÕOuest en Est, organisŽ par lÕethnologue franais Marcel Griaule et si bien relatŽ par Michel Leiris[6]. Le passage ˆ Bandiagara allait dŽclencher chez Griaule une vŽritable passion pour cette population prŽservŽe, ˆ lՎcart de la boucle du Niger et des grandes routes de communication transafricaines, ˆ laquelle il consacrera la majeure partie de son activitŽ jusquՈ sa mort en 1956. EntourŽ de plusieurs collaboratrices dont Germaine Dieterlen ds 1935, il recueillera sur place lors de multiples missions, les ŽlŽments dŽtaillŽs des mythes et de la cosmogonie Dogon[7], publiŽ tout dÕabord sous forme littŽraire dans Ē Dieu dÕeau Č[8] puis plus compltement dans Ē Masques Dogon Č et enfin au travers du travail de synthse poursuivie par G. Dieterlen avec Ē Le Renard P‰le Č[9]

Pour aussi imparfaite quÕait ŽtŽ lÕapproche ethnologique de cette Žpoque (la mission Dakar-Djibouti contribua sans aucun doute ˆ remplir le tout nouveau musŽe de lÕHomme de trŽsors qui devraient un jour retourner dans leurs berceaux africains), lՎtat dÕesprit de ces chercheurs Žtait, pour la premire fois, dŽbarrassŽ du pur point de vue colonialiste. Cette attitude nouvelle ne leur attira pas que de la bienveillance et, devant la richesse des savoirs Dogon que rŽvŽlaient leurs Žtudes, ils furent souvent sŽvrement attaquŽs sur la rigueur de leurs travaux. Leur intŽgritŽ fut mme parfois mise en cause lorsquÕils furent accusŽs par certains dÕavoir inventŽ leurs sources[10].

A notre connaissance, lÕarticle sur Sirius quÕils publirent en 1950 ne fit pas lÕobjet de polŽmique lors de sa publication, la portŽe astronomique ayant sans doute ŽtŽ sous-estimŽe. Dans  ce travail, Griaule et Dieterlen rapportent la position centrale de lՎtoile Sirius dans la cosmogonie Dogon. De par son nom Ē sigui tolo Č, lՎtoile du Sigui, Sirius appara”t tout dÕabord en relation directe avec la cŽrŽmonie traditionnelle et fondatrice de la culture Dogon, le Ē sigui Č,  fte rituelle cŽlŽbrŽe tous les soixante ans pendant sept annŽes consŽcutives ˆ travers les diffŽrents village de la falaise de Bandiagara. Parmi les autres termes relevŽs par Griaule-Dieterlen figurent aussi lÕassociation de Sirius et du Soleil ˆ la crŽation du monde Dogon lorsque Ē Les hommes qui avaient vu briller "sigi tolo" pendant toute la descente (et au moment de l'impact) assistrent alors au premier lever du soleil qui sortit ˆ l'est et ds ce moment Žclaira l'univers.... Č[11]

 

Mais lÕaspect le plus spectaculaire de lÕarticle rŽside dans la rŽfŽrence ˆ un (ou deux) compagnons de lՎtoile. Le premier identifiŽ sous le nom de Ē po tolo Č, lՎtoile du po (la graine de fonio) Žtant en particulier dŽsignŽ comme lÕorigine de toute la crŽation, Ē l'axe du monde entier Č[12]. La trajectoire de lՎtoile est Žgalement approximativement dŽcrite comme une ellipse. Ainsi que nous le verrons cet astre existe vraiment, son existence a bien ŽtŽ dŽmontrŽe par les astronomes mais il est totalement invisible ˆ lÕĻil nu. Ceci constitue  lՎnigme astronomique des Dogons. Comment leur Žtait-il possible dÕimaginer un astre inaccessible ˆ lÕobservation directe quÕils pratiquaient ?

Griaule et Dieterlen nՎtant pas spŽcialistes en astronomie, ils ne purent mesurer tout dÕabord la portŽe de leur rŽvŽlation. Selon le cinŽaste et ethnologue, Jean Rouch, qui poursuivit avec G. Dieterlen le travail de Griaule en filmant notamment le dernier sigui Dogon de 1965-1972, la redŽcouverte de lՎnigme astronomique eut lieu ˆ lÕissue dÕune confŽrence de prŽsentation de ces films aux USA, ˆ laquelle assistait une jeune Žtudiante en cinŽma dont le pre Žtait astrophysicien ! LÕastronome anglais Mc Crea[13] y fait rŽfŽrence le premier dans un article sur les dŽcouvertes fortuites Elle donna alors lieu ˆ une floraison de publications discutant dÕexplications possibles[14]. La plus frŽquemment reprise est celle dÕun contact culturel avec un missionnaire ayant ainsi transmis aux Dogon une information scientifique moderne. Bien que plausible, cette interprŽtation se heurte nŽanmoins ˆ de nombreuses difficultŽs. Tout lՎdifice cosmogonique Dogon semble en effet tourner autour de Sirius et de son compagnon. Si des missions ont bien atteint le pays Dogon, ce ne fut que tardivement ˆ une date trs proche des premires enqutes de Griaule. Il semble improbable que toute la cosmogonie Dogon ait pu tre modifiŽe en un temps si court pour le simple bŽnŽfice dÕy inclure des informations modernes. Comme nous le verrons, ˆ lՎpoque de la dŽcouverte moderne du compagnon de Sirius, il Žtait dÕautre part trs difficile pour un non-spŽcialiste, fut-il missionnaire, dÕen apprŽcier toute la portŽe  rŽelle. La confusion sur cette question fut certainement portŽe ˆ son comble par la publication en 1976 dÕun livre peu recommandable, quoique bien documentŽ, attribuant ces connaissances ˆ un contact avec des É extraterrestres.[15]

Pour apprŽcier le problme posŽ par la publication de Griaule et Dieterlen il est utile de revenir sur les connaissances astronomiques de Sirius.

3. La connaissance astronomique moderne de Sirius

LՎtoile Sirius est lՎtoile la plus brillante du ciel, au moins deux fois plus brillante que la deuxime Žtoile Canopus, et ˆ ce titre ne pouvait passer inaperue pour lÕensemble des hommes depuis la nuit des temps. Pourtant, ˆ lÕexception remarquable de lÕEgypte ancienne, elle nÕa pas une place centrale dans la plupart des cultures astronomiques. La Grce antique la baptisait Ē Seirios Č (Seirios) (Žtincelante) et lui attribuait le mme statut que les autres Žtoiles tandis quÕen Chine, nommŽe Ē Tian Lang Č ( ), le loup cŽleste, elle Žtait souvent comparŽe par son Žclat ˆ Venus. SituŽe, dans le prolongement dÕun alignement remarquable de trois Žtoiles, le Ē baudrier Č dÕOrion, elle pourrait avoir Žgalement servi de repre en AmŽrique latine.

Son statut en Egypte ancienne a ŽtŽ largement documentŽ[16]. DŽsignŽe sous le nom de Ē spdt Č ou Ē sepdt Č (la pointue), lՎtoile est traditionnellement associŽe au dŽbut de lÕannŽe Žgyptienne. Son lever hŽliaque, conjonction astronomique particulire sur laquelle nous reviendrons, co•ncidait approximativement avec la crue bŽnŽfique du Nil. Le faible nombre de documents rŽellement utilisables[17] a nŽcessitŽ de nombreuses Ē interpolations Č pour Žtablir que ce phŽnomne avait permis aux Žgyptiens, sans doute de la plus haute antiquitŽ, ˆ partir du XXe sicle avant le dŽbut de lՏre moderne, dÕobtenir une valeur trs prŽcise de la durŽe de lÕannŽe en rŽglant ainsi leur calendrier sur la sphre des Žtoiles plut™t que sur le Soleil ou la Lune[18].

 

La redŽcouverte de Sirius par la science moderne eut lieu trs tardivement mais lՎtoile est au centre de nombreuses dŽcouvertes fondamentales pour lÕastrophysique moderne. On doit ainsi ˆ Edmund Halley (le dŽcouvreur de la fameuse comte qui porte son nom) dÕavoir rŽalisŽ en 1750 que lՎtoile brillante nՎtait pas fixe mais mobile sur le ciel, en comparant la position de son Žpoque avec celle approximative donnŽe par le grec dÕAlexandrie, PtolŽmŽe. Ce dŽplacement, qui est dÕenviron 1 degrŽ (soit deux diamtres solaires) en 2700 ans, fut un argument supplŽmentaire contre le dogme aristotŽlicien des sphres cŽlestes immuables, une chape idŽologique qui bloqua tout progrs de lÕastronomie europŽenne pendant des sicles. Contrairement ˆ cette vision dÕun Univers Ē fixe Č, lÕensemble des corps cŽlestes est au contraire en mouvement et la proximitŽ de Sirius du Soleil[19] rend ce mouvement perceptible. Prs dÕun sicle plus tard, le mathŽmaticien prussien Friedrich Bessel fit ˆ son tour une dŽcouverte fondamentale en rŽalisant que le mouvement de Sirius nՎtait pas rectiligne mais sinueux. Par un savant calcul, il parvient ˆ dŽterminer en 1844 que, selon les lois de la gravitation, ces Žcarts de Sirius ne pouvaient sÕexpliquer que par la prŽsence dÕun autre corps perturbateur en orbite autour de lՎtoile dont la masse devait tre au moins Žgale ˆ celle du Soleil et qui devait tourner autour dÕelle en 50 ans[20]. Cette Žtoile-compagon Žtait pourtant invisible ˆ lՎpoque, cՎtait un Ē soleil noir Č. Dans une lettre ˆ Humboldt, Bessel maintient nŽanmoins lÕexistence de cette Žtrange Žtoile, dŽclarant Ē"J'adhre ˆ la conviction que (les Žtoiles) Procyon et Sirius forment de vrais systmes doubles consistant d'une Žtoile visible et d'une Žtoile invisible. Il n'y a aucune raison de penser que la luminositŽ soit une qualitŽ essentielle des corps cŽlestes. Et la visibilitŽ d'innombrables Žtoiles n'est pas un argument contre l'invisibilitŽ d'innombrables autres" autrement dit lÕabsence dՎvidence nÕest pas lՎvidence de lÕabsence. 

Les premiers progrs des instruments astronomiques allaient lui donner raison. En 1862, lÕopticien amŽricain Alvan Clark qui venait de terminer la construction dÕune lunette de 47 cm de diamtre, la plus grande pour lՎpoque, lÕinstalla le 31 janvier dans la cour de sa maison prs de Boston et dŽcida de lÕessayer sur Sirius. Il fut ainsi le premier ˆ voir le compagnon de Sirius, une petite Žtoile environ dix mille fois plus faible que Sirius et situŽe ˆ trs faible distance dÕelle.  Son trs faible Žclat ne semblait pouvoir sÕexpliquer que par une tempŽrature trs basse mais les premires mesures rŽalisŽes en 1914 par Walter Adams[21] allait prouver le contraire, indiquant une tempŽrature trs ŽlevŽe de 8500 degrŽs[22], supŽrieure ˆ celle du Soleil. Par quel miracle, brillait-elle si peu ? La contradiction ne fut rŽsolue que par lÕastrophysicien Arthur Eddington qui arriva ˆ la conclusion que ce faible Žclat ne pouvait rŽsulter que dÕune taille de lՎtoile  bien infŽrieure ˆ celle du Soleil. DÕaprs ses calculs, le deuxime Sirius, nommŽ Sirius-B, devait plut™t avoir une taille similaire ˆ celle dÕune plante comme Neptune[23] ! La particularitŽ de ces Žtoiles quÕEddington baptisa Ē naines blanches Č Žtait alors leur extrme densitŽ. Une Žtoile de la masse du Soleil dans le volume dÕune plante devait tre constituŽe dÕune matire incroyablement dense o un cube dÕun centimtre de cotŽ a une masse dÕune tonne, un litre de cette matire une masse proche de la Tour Eiffel !

LÕexistence et la structure de cette matire inconnue sur Terre nÕont pu tre expliquŽes quÕen 1926 par la thŽorie de la MŽcanique Quantique[24]. AujourdÕhui, ces astres singuliers sont bien compris. Ce sont les restes  dՎtoiles qui, ayant terminŽ l'essentiel de leur vie lumineuse ont expulsŽ leurs couches extŽrieures et ont vu leur cĻur sÕeffondrer. Ce cĻur dense, constituŽ principalement de carbone et partiellement dÕoxygne et dÕazote, se refroidit dŽsormais lentement et inŽluctablement et nous appara”t comme une petite Žtoile trs chaude, la naine blanche.

 

Le compagnon de Sirius est la premire et la plus proche des quelques milliers de naines blanches dŽcouvertes ˆ ce jour[25]. LՎtoile est invisible ˆ lÕĻil nu, en premier lieu bien sžr car elle est noyŽe dans le halo de lumire diffusŽe par Sirius. Mais, mme isolŽe dans le ciel, Sirius-B resterait inaccessible ˆ lÕobservation car environ dix fois plus faible que la plus petite des Žtoiles visibles ˆ lÕĻil nu, lors de nuits exceptionnellement noires[26]. Aprs plus de deux rŽvolutions depuis sa dŽcouverte, sa trajectoire est relativement bien connue, CÕest une ellipse relativement aplatie (dÕexcentricitŽ 0,59) que Sirius-B parcourt en 50 ans et 18 jours[27], de sorte que sa distance ˆ Sirius-A varie selon les Žpoques. Au plus prs, elle est ˆ une distance de Sirius-A Žquivalente ˆ la distance Soleil-Saturne. C'est le cas en ce moment et de nouveau vers 2044. Au plus loin, elle s'Žloigne ˆ une distance Žquivalente ˆ l'orbite de Neptune. Ce sera le cas vers 2024.  A la distance de Sirius, cette distance correspond sur le ciel ˆ un angle variant entre 3 et 12 secondes dÕarc (lՎquivalent dÕune pice de monnaie ˆ 200 mtres de distance), alors que dans des conditions idŽales, lÕĻil humain ne peut distinguer un angle infŽrieur ˆ environ 90 secondes dÕarc. Mme si elles Žtaient de luminositŽs convenables, les deux Žtoiles ne seraient donc pas sŽparables ˆ lÕĻil nu.

 

Il faut encore ajouter ˆ propos de Sirius une interrogation importante sur la couleur de lՎtoile basŽe sur lÕAlmageste, le catalogue de PtolŽmŽe recomposŽ par les astronomes arabes  o Sirius est classŽe comme une Žtoile rouge alors que lՎtoile que nous observons est blanche-bleue[28]. Des travaux plus rŽcents ont montrŽ quÕau moins un texte chinois indŽpendant, approximativement contemporain de PtolŽmŽe, faisait Žgalement rŽfŽrence ˆ un changement de couleur[29]. Cette co•ncidence nous a amenŽ ˆ considŽrer lÕexistence dÕune perturbation notable de lÕaspect de Sirius, il y a environ 2000 ans qui aurait pu tre provoquŽe par une troisime Žtoile[30]. LÕexistence dÕune troisime Žtoile, deuxime compagnon de Sirius, avait ŽtŽ par ailleurs rapportŽe par plusieurs observateurs observant visuellement (et non photographiquement) au foyer de grandes lunettes astronomiques, au cours des annŽes 1920 mais ne fut jamais confirmŽe ultŽrieurement. Nos travaux rŽcents dՎtude du champ dՎtoiles autour de Sirius a apportŽ une premire explication. Nous avons pu montrer que ces observations se rŽfŽraient trs probablement au passage de Sirius proche dÕune Žtoile relativement brillante qui, compte tenu du mouvement de dŽplacement de Sirius apparaissait ˆ cette Žpoque en superposition dans le voisinage immŽdiat. Ce rapprochement sÕest achevŽ vers 1945. La recherche du deuxime compagnon de Sirius est donc pour lÕinstant restŽe vaine. Les efforts entrepris pour tenter de photographier, gr‰ce ˆ des techniques nouvelles, un Žventuel deuxime compagnon a abouti pour lÕinstant ˆ la conclusion que, si ce compagnon existe, il ne peut tre quÕune Žtoile de trs petite masse[31].

 

LÕanalogie entre certains aspects des rŽcits Dogon et les dŽcouvertes scientifiques concernant Sirius nÕa pas manquŽ dՐtre relevŽe. Parmi ceux-ci, lÕexistence mme du compagnon, les caractŽristiques de sa trajectoire, sa nature dense et son caractre de matire Ē essentielle Č car la matire dÕune naine blanche est effectivement le creuset o se sont fabriquŽs tous les ŽlŽments chimiques autre que lÕhydrogne et lÕhŽlium. LÕexistence dÕun deuxime compagnon peut Žgalement sembler faire rŽfŽrence ˆ la fugitive fausse dŽtection de 1920. A lՎvidence, ces rŽsultats ne peuvent provenir dÕune observation visuelle directe. Sont-elles importŽes ou le rŽsultat dÕintuitions ? Certains exemples cŽlbres, comme lÕinvention par le philosophe Kant du concept de galaxie alors mme que lÕon ignorait tout de leur existence, sont lˆ pour nous montrer quÕentre science et intuition poŽtique les frontires peuvent tre floues.

 

Soyons clair, Pour les Dogon, la transmission directe des informations, totale ou partielle, est plausible, mme peut-tre probable, mais il nÕy a aujourdÕhui aucun moyen de le prouver.

En revanche, ce qui est plus intŽressant est lÕintŽrt Žminent que les Dogon ont apportŽ ˆ ces connaissances, traduisant ainsi leurs interrogations astronomiques fondamentales.  Plus que de vouloir revendiquer lÕorigine des informations, il semble plus essentiel de comprendre comment elles sont venues sÕassocier aux conceptions trs ŽlaborŽes quÕentretiennent les Dogon avec lՎtoile Sirius et qui, elles, ne peuvent tre mises en doute. CÕest ˆ lÕissue de longues conversations sur ce sujet avec Germaine Dieterlen que nous avons dŽcidŽ dÕentreprendre une enqute trs concrte sur le terrain, destinŽe ˆ prŽciser les connaissances astronomiques Dogon.

 

4. Les observatoires de Sanga.

4.1. Le site de Ē polio-kommo Č

La mission conjointe CNRS-CEA, Ē Etude du systme de pensŽe et des connaissances astronomiques des Dogons Č, a ŽtŽ conduite au Mali du 27 juillet au 8 aožt 1998 et associait les ethnologues Germaine Dieterlen (CNRS-MusŽe de lÕHomme) et Jean Rouch (MusŽe de lÕHomme), le rŽalisateur JŽr™me Blumberg (CNRS MultimŽdia),  les informateurs Dogon, Diamguno Dolo, Anagali Dolo, PangalŽ Dolo et Ibrahim Guindo et Jean-Marc Bonnet-Bidaud (CEA Astrophysique).

 

Le premier site relevŽ a ŽtŽ celui dit de Ē polio-kommo Č ou caverne du Ē traversement Č, situŽ ˆ environ 4 km a lÕOuest du village de Sanga. Ce site est organisŽ autour dÕune gigantesque table de pierre dÕune longueur approximative de 13 mtres, surplombant un ensemble de rochers. Les premires photos prises par G. Dieterlen en 1950, montrent la table intacte  alors quÕactuellement elle est brisŽe en deux avec des traces caractŽristiques de foudre (figure X). Sous la table, approximativement au milieu, Žtait mŽnagŽ, un trou o un homme pouvait se glisser, aujourdÕhui comblŽ par lÕeffondrement. Ce site est considŽrŽ par les Dogon de Sanga comme le lieu symbolique o lÕarche (ou le panier) transportant les premiers anctres sÕest posŽe sur la Terre dans la gense Dogon. A c™tŽ de la table, qui symbolise lÕarche, sont disposŽs, au sud, quatre rochers figurant les quatre anctres ˆ lÕorigine des quatre grandes familles Dogon, les Arou, Dyon, Ono et Donmo. Enfin, ˆ lÕest de la table, se trouvent deux rochers sŽparŽs dÕenviron 20 m et qui sont dŽsignŽs comme le rocher du Soleil (cotŽ Nord-Est) et de Sirius (c™tŽ Sud-Est)[32], respectivement ˆ 43 m et 29m de la table (photo).

LÕenqute ethnologique, recueillie auprs des premiers informateurs de Griaule et Dieterlen, montre lÕimportance de Sirius Ē Aprs le Nommo, tous les tres qui se trouvaient sur l'arche descendirent ˆ leur tour sur la Terre. Lorsqu'elle fut vidŽe (de son contenu) Amma fit remonter au ciel la cha”ne qui la maintenait puis il "referma" le ciel. Les hommes qui avaient vu briller "sigi tolo" pendant toute la descente (et au moment de l'impact) assistrent alors au premier lever du soleil qui sortit ˆ l'est et ds ce moment Žclaira l'univers.... Č[33] et lÕassociation avec le Soleil  Ē ...on dit " sigi tolo et le soleil sont descendus au milieu de la nuit, sigi tolo a montrŽ le chemin, le soleil aprs s'est levŽ"[34]

Cette association Soleil-Sirius suggre trs fortement le phŽnomne dit du lever Ē hŽliaque Č (de helios=soleil, lever avec le Soleil). Ce terme dŽsigne le moment o une Žtoile et le Soleil se lvent ensemble (plus exactement avec une trs lŽgre diffŽrence) sur l'horizon Est, au lever du jour. Du fait du mouvement saisonnier du Soleil ˆ travers les Žtoiles, cette pseudo-conjonction intervient une fois dans lÕannŽe ˆ une date prŽcise, dŽpendant du lieu et des coordonnŽes de lՎtoile. A cette date, lՎtoile est aperue fugitivement juste avant le lever du Soleil, puis de jour en jour, le Soleil se dŽplaant avec la saison, lՎtoile est visible de plus en plus longtemps. Le moment exact du lever hŽliaque, est difficile ˆ dŽterminer, il dŽpend de la luminositŽ de lՎtoile, des positions relatives Žtoile-soleil et des conditions dÕobservations, un problme analogue ˆ la premire visibilitŽ du croissant lunaire qui dŽtermine en Islam la fin du ježne du mois de Ramadan. LÕobservation est bien sžr plus aisŽe pour lՎtoile la plus brillante du ciel et cÕest pour cette raison que les anciens Žgyptiens avaient choisi le lever hŽliaque de Sirius pour mesurer leur annŽe. Le retour de cette conjonction marque en effet trs prŽcisŽment lՎcoulement dÕune annŽe entire.

 

LÕensemble du site a ŽtŽ relevŽ par arpentage et ˆ lÕaide dÕun compas de poche (avec des prŽcisions de lÕordre de 0,3 m sur les distances et de 1” sur les angles calculŽs). Sur le plan du site ont ŽtŽ en particulier mesurŽes les directions azimutales des deux rochers, ˆ partir du point dÕobservation du trou dÕhomme, indiquŽ par les Dogon. MesurŽes ˆ partir de ce point, la pointe extrme Nord du rocher Soleil est situŽ ˆ 74 degrŽs (azimut comptŽ dans le sens direct ˆ partir du Nord) et la pointe extrme sud de celui de Sirius ˆ 110 degrŽs. Le dŽplacement du point dÕobservation du trou approximativement central aux extrŽmitŽs de la table entra”nerait une variation dÕenviron 6 degrŽs de ces directions. De la mme faon, la variation dÕune extrŽmitŽ ˆ lÕautre des rochers Soleil et Sirius correspond ˆ un Žcart dÕenviron 5 ˆ 7 degrŽs.

Ces directions ont pu tre comparŽes aisŽment aux directions Soleil-Sirius lors du lever hŽliaque ˆ Sanga (voir annexe). La date du lever observable dŽpend de lՎcart entre la hauteur sur lÕhorizon (ŽlŽvation) de Sirius et du Soleil, imposŽ pour la visibilitŽ. A Sanga ( 3”19' W /  14”32' N), il est situŽ entre le 12 juillet (Soleil et Sirius tous les deux ˆ lÕhorizon) et le 1 aožt (Žcart de 18” en ŽlŽvation entre Sirius et le Soleil). Cette dernire date correspondant ˆ lÕapparition de Sirius ˆ lÕhorizon lorsque le Soleil est encore ˆ 18” au dessous de lÕhorizon, dŽfinissant la limite de lÕaube dite Ē astronomique Č). Les angles azimutaux, calculŽs ˆ la date du 1 aožt, sont de 71 et 107 degrŽs respectivement pour le Soleil et pour Sirius ˆ lÕhorizon[35]. LÕobservation  au niveau de lÕhorizon Žtant pratiquement impossible, les directions ont ŽtŽ Žgalement ŽvaluŽes pour une position o les deux astres ont une ŽlŽvation de 5”  et elles correspondent ˆ 73 et 109 degrŽs pour Soleil et Sirius.

LÕextrme bonne concordance entre ces positions et les directions des rochers dŽmontre clairement que la disposition du terrain Žtait pratiquement utilisŽe par les Dogon pour dŽterminer et observer le moment du lever hŽliaque de Sirius. La co•ncidence devient plus claire lorsque lÕon compare avec lÕamplitude saisonnire de lÕazimut du Soleil ˆ son lever qui varie de 65” (au solstice dÕhiver) ˆ 114”  (au solstice dՎtŽ). Curieusement nŽanmoins, le lever hŽliaque de Sirius ˆ Sanga ne reprŽsente pas une Žpoque particulire de lÕannŽe Dogon. En raison du climat de la rŽgion de  Bandiagara, il est situŽ au milieu de la saison des pluies et est de ce fait difficile ˆ observer. La date de notre mission avait ŽtŽ choisie pour co•ncider avec le meilleur intervalle de visibilitŽ. MalgrŽ un ciel parfois nuageux, nous avons pu facilement vŽrifier visuellement et sur plusieurs nuits le phŽnomne, co•ncidant avec lÕalignement des rochers[36].

Il est trs difficile de dire si le site a ŽtŽ amŽnagŽ ou simplement utilisŽ dans sa configuration particulire. La table, de par sa masse, nÕa probablement pas pu tre ŽrigŽe ˆ main dÕhomme  mais les rochers auraient pu tre dŽplacŽs. Il sÕagit de faon Žvidente dÕune rŽ-appropriation au moins partielle et dÕune configuration du terrain pour Ē mŽmoriser Č une date et une configuration astronomique. En ceci, le dispositif peut tre considŽrŽ comme un vŽritable Ē observatoire Č, en tout point analogue, quoique moins monumental, au cŽlbre site de Stonehenge (Wiltshire), dans le Sud de lÕAngleterre o les alignements permettent de dŽterminer la date du solstice dՎtŽ.

Les premiers informateurs de G. Dieterlen ayant disparus, il est trs difficile dÕobtenir des informations complŽmentaires sur le r™le de ce lieu qui aujourdÕhui semble plus dŽlaissŽ. Servait-il ou a-t-il servi ˆ la dŽtermination du dŽbut de la cŽrŽmonie du Sigui ? Etait-il utile dans le compte des annŽes qui sŽpare deux cŽrŽmonies ? Ou servait-il comme en Egypte ancienne ˆ la dŽtermination de la durŽe de lÕannŽe et du calendrier ? Nous sommes obligŽs de laisser ces questions aux ethnologues qui voudront bien poursuivre lÕĻuvre de G. Dieterlen. On sait aujourdÕhui que les Dogons ont occupŽ la falaise depuis probablement le XIIIe sicle, il est possible que progressivement certaines pratiques aient ŽtŽ perdues ou aient ŽvoluŽes. Il est nŽanmoins certain que la prŽoccupation du lever hŽliaque traduit lÕexistence dÕun savoir astronomique ŽvoluŽ qui, cette fois et de faon indiscutable, nÕa aucun rapport avec une influence rŽcente.

 

4.2. La caverne de Ē kukulu-kommo Č

Un deuxime site a ŽtŽ ŽtudiŽ sur la base des notes manuscrites Žtablies par Marcel Griaule qui en avait fait un relevŽ trs prŽcis dans les annŽes cinquante. Il sÕagit de la caverne de Ē kukulu-kommo Č, situŽe ˆ lՎcart du village de Sanga, au cĻur de la falaise. Selon la tradition Dogon, cette grotte est utilisŽe lors du Ē sigui Č pour lancer un appel aux diffŽrents villages par un chant qui se rŽpercute ˆ travers la falaise[37].

Les dessins et relevŽs de Griaule nous ont servi de guide. Nous avons trouvŽ le site en tout point identique ˆ sa description, ˆ lÕexception de lՎvolution de la vŽgŽtation (la prŽsence de jeunes arbres) et des traces dÕoccupation de la grotte par les chvres. LՎlŽment essentiel est une grande table de pierre, ˆ hauteur dÕhomme, de forme oblongue  de 7 m de dimension. Sur ses notes, Griaule avait notŽ cette pierre ŌVÕ, Ē pierre de visŽe du lever hŽliaque Č, ce qui pouvait tre seulement son interprŽtation. Mais, comme sur lÕensemble des ŽlŽments de la grotte, il a Žgalement pris la prŽcaution de transcrire prŽcisŽment les termes Dogon pour les dŽcrire et il indique pour cette pierre Ē sigi tolo mayle yennu dummo Č quÕil traduit par Ē rocher de visŽe du Soleil et de Sirius Č. Sur son schŽma figure Žgalement un point ŌAÕ, notŽ Ē emplacement de lÕhomme pour la visŽe Č. La pierre en elle-mme ne dŽfinit aucune direction privilŽgiŽe, mais nous avons mesurŽ lÕazimut dŽfini depuis le point A, fixŽ pour la visŽe au fond de la caverne, jusquÕau milieu de lÕouverture de la caverne auquel il fait face, entre deux rochers. Cet azimut, approximativement 110 degrŽs, est effectivement trs proche de la direction de Sirius, ˆ son lever hŽliaque (figure). Pourtant les conditions dÕobservation depuis ce point sont loin dՐtre idŽales car la grotte sÕouvre sur un faible relief de lÕautre cotŽ dÕun ruisseau, La direction correspondant au Soleil est en revanche obstruŽe par la prŽsence dÕun rocher.

Au nord de la table, se trouve Žgalement une construction en pierres de forme circulaire percŽe dÕune fentre triangulaire, laissant penser ˆ une Ē tour Č dÕobservation que Griaule a dŽsignŽe sous le nom de Ē maison de Dyongou Serou Č. Nous nÕavons pas pu caractŽriser lÕorientation astronomique de cette tour. Les directions Soleil-Sirius au lever hŽliaque sont en particulier obstruŽes par des rochers depuis ce point.

5. Conclusion

Bien au-delˆ de toutes nos attentes initiales, les relevŽs astronomiques simples qui ont pu tre effectuŽs dans des lieux dŽsignŽs par les Dogon comme consacrŽs ˆ Sirius ont apportŽ des rŽsultats concrets, objectifs et prŽcis qui permettent de tirer plusieurs conclusions.

Tout dÕabord,  ils viennent confirmer la qualitŽ et la rigueur du travail des ethnologues M. Griaule et G. Dieterlen et le soin quÕils ont apportŽ au recueil des informations. Dans la masse des renseignements recueillis, ces deux sites avaient ŽtŽ non seulement signalŽs mais trs fidlement et objectivement relevŽs par eux, dans un cas au moins. Aucune information nÕavait ŽtŽ Ē interprŽtŽe Č voire Ē inventŽe Č. Puisque ces deux chercheurs dÕexception sont aujourdÕhui disparus, il convient ainsi de leur rendre hommage et faire taire des critiques injustes ˆ leur Žgard.

Ces premiers relevŽs nÕont pas permis bien sžr dÕapporter une rŽponse dŽfinitive sur lÕorigine des informations concernant le (ou les) compagnons. Du moins replacent-ils maintenant ces connaissances dans un univers Dogon o la prŽoccupation de Sirius Žtait tout autant dÕordre scientifique que dÕordre symbolique. Les Dogons observaient bien Sirius et pour cela ils avaient construit un observatoire.

 

De faon plus fondamentale, en association avec les mythes poŽtiques et fondateurs rŽvŽlŽs par lÕethnologie, ils mettent en lumire, que cette prŽoccupation astronomique nÕest trs probablement que lÕextrŽmitŽ ŽmergŽe dÕun savoir beaucoup plus complet dont la teneur exacte nÕest malheureusement pas connue. La parentŽ Žvidente avec les prŽoccupations des anciens Egyptiens laisse ouverte la possibilitŽ dÕun lien direct entre les deux, hautement plausible en raison des migrations et des multiples voies de communication.

LÕassociation Dogon-Egypte nous appara”t aujourdÕhui intŽressante en liaison avec le possible changement de couleur de Sirius vers le dŽbut de lՏre moderne. Ce changement brutal dÕaspect peut facilement tre interprŽtŽ par un observateur comme le rŽsultat dÕune cause extŽrieure, par exemple lÕexistence dÕune deuxime Žtoile perturbatrice mais invisible. Le phŽnomne a-t-il ŽtŽ observŽ par les Egyptiens, et cette explication aurait-elle ŽtŽ transmise aux Dogon et constituŽe la trame ayant donnŽ naissance au mythe de Ē po tolo Č ? Nous sommes lˆ bien sžr dans dÕhypothŽtiques spŽculations dont il sera bien difficile dÕapporter des preuves.

 

Avec lÕexistence de lÕobservatoire de Sanga, le dŽsert scientifique africain, vient donc de voir fleurir une fleur parmi tant dÕautres ˆ dŽcouvrir. Il donne ainsi raison ˆ Check Anta Diop qui soulignait Ē Combien est impropre, quant au fond, la notion, si souvent ressassŽe, dÕimportation dÕidŽologies Žtrangres en Afrique : elle dŽcoule dÕune parfaite ignorance du passŽ africain. Autant la technologie et la science modernes viennent dÕEurope, autant, dans lÕantiquitŽ, le savoir universel coulait de la vallŽe du Nil vers le reste du monde, et en particulier vers la Grce, qui servira de maillon intermŽdiaire. Par consŽquent, aucune pensŽe, aucune idŽologie nÕest, par essence, Žtrangre ˆ lÕAfrique, qui fut la terre de leur enfantement. Č [38]

Existe-t-il dÕautres sites similaires ? CÕest sans doute principalement aux Africains quÕincombe cette recherche du passŽ scientifique de lÕAfrique. Eux seuls aujourdÕhui, bien mieux que les Ē ethnologues Č dÕhier, ont les moyens de rapprocher tŽmoignages oraux, coutumes locales et sites particuliers qui pourraient rŽvŽler ˆ lÕhumanitŽ une face de son savoir encore ignorŽe. Faire parler les hommes, faire parler les pierres pour que les premires bases du savoir humain puissent enfin tre reconstituŽes totalement.

 

Auteur

 

LÕauteur est astrophysicien dans le Service d'Astrophysique (SAp) du Commissariat ˆ l'Energie Atomique (C.E.A.). SpŽcialiste en astrophysique des hautes Žnergies, il Žtudie plus particulirement les derniers stades de l'Žvolution des Žtoiles. Ses travaux concernent la recherche et l'Žtude des astres denses de la Galaxie (naines blanches, Žtoiles ˆ neutrons, trous noirs). Ses recherches les plus rŽcentes ont ŽtŽ consacrŽes notamment ˆ l'Žtude d'oscillations rapides ˆ la surface de naines blanches fortement magnŽtisŽes.

Il a Žgalement entrepris depuis plusieurs annŽes une recherche astronomique de possibles compagnons autour de lՎtoile Sirius qui lÕa conduit ˆ une collaboration avec les ethnologues Germaine Dieterlen et Jean Rouch.

Il porte Žgalement un intŽrt profond ˆ l'histoire et la popularisation de l'astronomie. Il est conseiller scientifique de la revue d'astronomie "Ciel et Espace" et a publiŽ de nombreux articles de popularisation sur lÕhistoire de lÕUnivers et les grands problmes de lÕastronomie moderne. Il mne Žgalement actuellement des travaux dÕhistoire des sciences sur les racines de lÕastronomie ancienne en Afrique et en Chine, avec en particulier une Žtude des plus anciennes cartes du ciel chinoises.

 

Annexe 1. Le calcul du lever hŽliaque

La position dÕun astre au moment du lever hŽliaque est calculŽe en coordonnŽes dites Ē azimutales Č (h, Az), o h, la hauteur, dŽsigne lÕangle de lÕastre par rapport au plan horizontal et Az , lÕazimut, est lÕangle de lÕastre dans le plan horizontal, comptŽ depuis le nord positivement vers lÕEst.

LÕazimut Az au lever (par dŽfinition lorsque la hauteur h=0) ne dŽpend que de la latitude (l) du lieu et de la dŽclinaison (d) de lÕastre selon la formule :

      [1]


Lorsque lÕastre est ˆ une hauteur h, lÕazimut Az devient :

   [2]


La dŽclinaison du Soleil varie au cours de lÕannŽe passant de +23,4” (au solstice dՎtŽ) ˆ Š23,4” (au solstice dÕhiver) tandis que celle dÕun astre fixe comme Sirius est constante (d =Š16,716”) (elle varie en fait trs lentement dÕannŽe en annŽe en raison de lÕeffet de prŽcession de lÕaxe de la Terre).

Dans un lieu de latitude donnŽe, un astre fixe se lve donc toujours dans la mme direction. Sur le site de Sanga ( l = +14,533”), Sirius se lve ainsi ˆ lÕazimut  Az = 107,3” dÕaprs lՎquation [1].

Le Soleil, lui, dŽcrit un arc sur lÕhorizon au cours de lÕannŽe, son azimut ˆ son lever variant de Az = 65,7” (au solstice dՎtŽ) ˆ Az = 114,3” (au solstice dÕhiver) (on nÕa pas tenu compte ici de lÕeffet de la rŽfraction atmosphŽrique (0,57”) et du rayon apparent du Soleil (0,27”).

A la date du lever hŽliaque observable (1 Aout 1998), la dŽclinaison du Soleil fournie par les ŽphŽmŽrides est de 18,05” et son azimut ˆ Sanga est Az = 71,2”


Illustrations/ LŽgendes

 

 

1-Trajectoire de Sirius

Photographie du champ dՎtoiles autour de lՎtoile Sirius, obtenue en 1999 ˆ lÕObservatoire du Pic du Midi gr‰ce ˆ un masque coronographique, dispositif particulier permettant dÕocculter lՎtoile brillante (le masque circulaire est visible au centre de lÕimage, le trait brillant horizontal correspond au support du masque). La trajectoire du couple dՎtoiles, Sirius-A (en blanc) et son compagnon Sirius-B (en rouge), est reprŽsentŽe pour des dates entre 1900 et 2100. CÕest le mouvement sinueux de Sirius-A qui a permis de dŽcouvrir lÕexistence de son compagnon

(document auteur)

 

 

 

File written by Adobe PhotoshopØ 4.0


 

2-Le site de Polio-Kommo, proche du village de Sanga (Mali)

RelevŽ gŽnŽral du site montrant lÕorientation et la disposition des diffŽrents rochers.

Selon le grand axe de la table rocheuse qui symbolise lÕarche des premiers hommes, ˆ environ 60 mtres, on trouve 4 amoncellements de rochers, symbolisant les 4 anctres des familles Dogon.

(document auteur)

 

 

 

 


Figure 3- LÕobservatoire du lever hŽliaque

La grande arche de pierre a une hauteur de 6 ˆ 8 m et une dimension dÕenviron 14 m de long, orientŽe approximativement nord-sud. Face ˆ elle, vers lÕEst, deux rochers symbolisant le Soleil (ˆ gauche) et Sirius (ˆ droite), situŽs ˆ environ 35 et 25 mtres.

Le point dÕobservation depuis la table est marquŽ par un Ē trou dÕhomme Č, ouverture traversant le rocher (le bloc de rocher supŽrieur a ŽtŽ depuis quelques annŽes fracturŽ par la foudre, bouleversant la disposition bien visible sur les photos antŽrieures). Vu depuis ce point,  la direction gŽographique des extrŽmitŽs des rochers co•ncide assez exactement avec la direction du Soleil (70”) et de Sirius (110”) ˆ lՎpoque de lÕannŽe de leurs levers presque simultanŽs (lever hŽliaque).

(documents auteur)

 

Fig. 3a : schŽma N&B (vue de dessus)

 


 

Fig. 3b : schŽma N&B (vue horizontale)

Fig. 3c : photographie I-5 (couleur)

 

 


Figure 4- La grande arche

Photographie de lÕarche (face Est) en 1954 et 1998, montrant le basculement de la table de pierre sous lÕeffet de la foudre.

(document G. Dieterlen Ē Le renard p‰le Č et auteur)

Fig. 4a : photographie 1954  (voir  Ē Le renard p‰le Č Griaule, Dieterlen p. 465)

Fig. 4b : photographie 1998

 

 

 

 

 


Figure 5- Germaine Dieterlen

Germaine Dieterlen en discussion avec un de ses informateurs Dogon, Diamguno Dolo, lors de la mission de juillet 1998, ˆ Sanga. Ce voyage a constituŽ son ultime mission ethnologique. Aprs plus de soixante ans dՎtudes de la culture Dogon, lÕethnologue a disparue en novembre 1999.

(document auteur )

 

 

 

 

 


Figure 6- Le site de Kukulu-Kommo

La disposition de la caverne de Kukulu-Kommo tel que relevŽe trs prŽcisŽment par Marcel Griaule en 1954 (copie du document original G. Dieterlen). La grande dalle est dŽsignŽe comme Ē Pierre de visŽe du lever hŽliaque Č et le point A est marquŽ Ē Emplacement de lÕhomme pour la visŽe Č dans les notes de Griaule qui accompagnent le relevŽ. Le grand axe de la dalle et lÕouverture de la caverne correspondent ˆ la direction de Sirius ˆ son lever hŽliaque.

(document auteur)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] Cheikh Anta DIOP : Civilisation ou Barbarie, PrŽsence Africaine, 1981

[2] Joseph NEEDHAM : Science and Civilisation in China, Cambridge Univ. Press, 1954-1971

[3] Marcel GRIAULE et Germaine DIETERLEN : Ē Un systme soudanais de Sirius Č, Journal de la SociŽtŽ des Africanistes, tome XXV, p. 273-294

[4] voir plus bas et note 14

[5] Germaine Dieterlen-Texier du Cros est dŽcŽdŽe le 13 novembre 1999.

[6] Michel LEIRIS : LÕAfrique fant™me , 1934, Gallimard, Collection Tel n”125, (Ždition 1981)

[7] Marcel GRIAULE : Masques Dogons, MusŽe de lÕHomme, 1938, Institut dÕEthnologie, 4e Ždition 1994.

[8] Marcel GRIAULE : Dieu dÕeau, 1966, Livre de Poche n”4049, Fayard

[9] Marcel GRIAULE  et Germaine Dieterlen : Le Renard P‰le, (1965), 2e Ždition 1991, tome 1, Institut d'Ethnologie, Paris  (le deuxime tome Žtait en voie dÕachvement lors la disparition de G. Dieterlen en 1999)

[10] Walter EA van BEEK,  "Dogon Restudied",1991, Current Anthropology, Vol 32, Number 2, April 1991 p. 139

[11] Marcel GRIAULE  et Germaine Dieterlen : Le Renard P‰le, ibid, p. 443

[12] Marcel GRIAULE  et Germaine Dieterlen : Le Renard P‰le, (1991), op. cit, p 472, 474

[13] Mc CREA, 1972,  Quarterly Journal. Roy.Astron. Soc. 13, p.506

[14] voir notamment dans K. BRECHER, 1979,  "Astronomy of the Ancients", Eds Brecher & Feirtag, MIT Press, p. 91-115 et HETHERINGTON, 1980, QJRAS 21, p. 246

[15] R. TEMPLE , 1976, ŅThe Sirius Mystery Ņ , Destiny Books, Rochester (Vermont USA), ed. 1987

[16] voir M. CLAGETT, 1995, dans "Ancient Egyptian Science" Vol II, , Am. Philosophical Society, Philadelphie.

[17] voir CLAGETT, ibid

[18] cette annŽe sidŽrale prŽcise (dÕenviron 365,25 jours, trs exactement 365,2563 jours) coexistait en Egypte avec un calendrier dit Ē vague Č comportant 360 jours divisŽs en 12 mois de 30 jours (trois dŽcans) et cinq jours francs dit Ē epagomnes Č. LՎcart, dÕenviron 0,25 jours par an entre les deux calendriers, entrainait un lent dŽcalage du lever hŽliaque qui, dans le calendrier vague, se produit chaque annŽe 0,25 jours plus tard. LՎcart accumulŽ atteint ainsi un an entier au bout de 1461 ans (365,25/0,25), un trs long cycle dite Ē pŽriode sothiaque Č qui semble avoir ŽtŽ cŽlŽbrŽ par les Egyptiens au cours des millŽnaires couvrant leur histoire. La position de lever hŽliaque dans lÕannŽe vague permet par ailleurs une datation dans le cycle sothiaque, une mŽthode utilisŽe par les Žgyptologues pour situer certaines dynasties.

[19] Parmi les Žtoiles les plus proches, Sirius est le 6e Žtoile ˆ une distance de 8,6 annŽes-lumire (81 000 milliards de kilomtres)

[20] Friedrich BESSEL, 1844, Monthly Notices Roy. Astron. Soc. (MNRAS) 6, 136

[21] Walter ADAMS, 1914,  Pub. Astron. Soc. Pacific  26, 198

[22] la tempŽrature rŽelle de lՎtoile est maintenant mesurŽe plus prŽcisŽment ˆ 25 000 degrŽs

[23] le rayon de lՎtoile calculŽ par Eddington Žtait de 16 000 kilomtres, il est aujourdÕhui estimŽ ˆ (5845 +/- 175) kilomtres. Le rayon de Neptune est de 24 700 km, celui du Soleil de 696 000 km.

[24] la premire explication est due ˆ Ralph FOWLER, 1926, "On dense stars", MNRAS, 87, 114

[25] on estime que prs dÕune Žtoile sur dix dans notre Galaxie sÕest dŽjˆ transformŽe en naine blanche, leur nombre pourrait avoisiner dix milliards.

[26] dans lՎchelle logarithmique des magnitudes (o un Žcart de 2,5 magnitude correspond ˆ un flux dix fois plus faible), Sirius-A a une magnitude de Š1,45, Sirius-B de 8,44, et  la plus faible Žtoile visible ˆ lÕĻil nu dÕenviron 6.

[27] BENEST & DUVENT, 1995, Astron. Astrophys. 299, 601, voir aussi GATEWOOD & GATEWOOD, 1978, Astrophys. Journ. 225, 191

[28] voir par exemple Keneth BRECHER dans Astronomy of the Ancients" Ed. K. Brecher, M. Feirtag (1979) The MIT Press

[29] J.M. BONNET-BIDAUD et C. GRY, 1991, Astron. Astrophys. 252, 193, GRY & BONNBET-BIDAUD, 1990, Nature 347, 625 ; BONNET-BIDAUD & GRY, 1992, La Recherche 23, 105.

[30] BONNET-BIDAUD, COLAS & LECACHEUX, 2000, Astron. Astrophys. 360, 691 et note 27

[31] BONNET-BIDAUD & PANTIN, 2002, en prŽparation.

[32] ˆ noter que dans la lŽgende de la photographie du site dans le Renard P‰le (p. 465), la direction des deux rochers a ŽtŽ inversŽe

[33] Marcel GRIAULE  et Germaine Dieterlen : Le Renard P‰le, ibid, p. 443

[34]  Le Renard P‰le, ibid, p. 461

[35] ces angles sont respectivement de 67 et 107 degrŽs, ˆ la date du lever simultanŽ, le 12 juillet.

[36] Le phŽnomne a ŽtŽ enregistrŽ dans une sŽquence  filmŽe qui, malgrŽ ses imperfections dues aux conditions difficiles, illustre le dŽroulement du lever hŽliaque ( Ē Sirius, lՎtoile Dogon Č,  film de J. Blumberg, 1999, CNRS Images-mŽdia-Femis CICT/IRD )

[37] voir ˆ ce sujet le film de J. Rouch et Germaine Dieterlen Ē Sigui synthse Č, Jean Rouch, 1981

[38] Cheikh Anta DIOP : Civilisation ou Barbarie, PrŽsence Africaine, 1981, p. 12